Le candidat à l'élection présidentielle, Sylvain Patassé, du mouvement Centrafrique-Nouvel Élan (CANE), en est à son second coup d'essai (2015-2016). Fils de l’ancien président centrafricain Ange-Félix Patassé, les arcanes du pouvoir n'ont pour lui aucun secret. Et c'est fort de son nom que les portes de certains palais présidentiels de la sous-région s'ouvrent pour lui. Le 27 décembre prochain, Sylvain Patassé pourra clamer haut et fort que l'heure est au changement, si et seulement si, la Cour constitutionnelle valide sa candidature. Rencontre avec un homme calme mais déterminé.

Sylvain Ngakoutou Patassé et son projet de société : "prospérité partagée, paix et liberté"

Élection présidentielle en RCA : Sylvain Ngakoutou Patassé propose d'envoyer valser la classe politique en fin de cycle

Le candidat à l'élection présidentielle, Sylvain Ngakoutou Patassé, du mouvement Centrafrique-Nouvel Élan (CANE), en est à son second coup d'essai (2015-2016). Fils de l’ancien président centrafricain Ange-Félix Patassé, les arcanes du pouvoir n'ont pour lui aucun secret. Et c'est fort de son nom que les portes de certains palais présidentiels de la sous-région s'ouvrent pour lui. Le 27 décembre prochain, Sylvain Patassé pourra clamer haut et fort que l'heure est au changement, si et seulement si, la Cour constitutionnelle valide sa candidature. Rencontre avec un homme calme mais déterminé.

Patassé

54 ÉTATS : Vous êtes aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle du 27 décembre prochain, que souhaitez-vous profondément apporter à votre pays ? Qu’est-ce qui changerait avec votre leadership ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : Je souhaite proposer une offre politique qui a pour ambition de rompre avec les pratiques de la classe politique actuelle, usée et en fin de cycle.

Rompre avec les pratiques de la classe politique actuelle, usée et en fin de cycle

Les populations centrafricaines constituées à majorité de jeunes sont lassées des errements des hommes politiques et souhaitent un nouvel élan se traduisant par le renouvellement de la classe politique. Et c’est cette logique qui transparait dans mon slogan de campagne.

54 ÉTATS : Les observateurs de l’UN et autres ambassadeurs suffisent-ils à consolider une meilleure préparation des élections à venir ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : La crédibilité d’une élection est cruciale, car elle induit la confiance des électeurs, non seulement dans le processus électoral mais aussi dans l’issue du scrutin. Ce qui a pour conséquence de réduire le risque de troubles et de violences à l’annonce des résultats.

En dehors de la présence des observateurs électoraux impartiaux, capables de faire une évaluation objective du processus électoral, permettant ainsi aux électeurs de s’assurer de sa légitimité, il existe d’autres facteurs déterminants à l’organisation d’élections crédibles à savoir : l’existence d’une commission électorale véritablement indépendante et impartiale, ayant un rôle d’arbitre pendant les élections. L’indépendance et l’impartialité de cette institution sont les véritables gages de confiance pour les citoyens par rapport au processus électoral ; des médias capables d’assurer une couverture juste et équilibrée de tous les candidats et de toutes les formations partis. Des forces de défense et de sécurité neutres pendant le processus électoral etc.

Il existe donc un large éventail de facteurs permettant de certifier la sincérité d’une élection.

54 ÉTATS : Quel bilan dressez-vous du mandat du président Faustin-Archange Touadera ? Etait-ce mieux ou pire avant son arrivée à la magistrature suprême et pourquoi ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : Il ne m’appartient pas, en tant que candidat, de juger la gestion du Président Touadera. Il aura le loisir de présenter son bilan au peuple centrafricain, à la fin de son mandat, lequel appréciera.

https://youtu.be/IXRqlYIm1XA

Ce dont je suis sûr cependant, c’est qu’après cinq années d’exercice du pouvoir par l’actuel locataire du Palais de la Renaissance, le tableau demeure sombre tant au plan politique, économique que social, même s’il faut reconnaître quelques progrès.

54 ÉTATS : En RCA, entre la présence étrangère prégnante des russes, celle bien plus éthérée de la France, et celle de la MINUSCA, un président de la République a-t-il toute la latitude pour gouverner en toute indépendance ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : La croissance économique du continent, fulgurante et solide depuis 2000, avait pu résister à la crise financière et économique mondiale. Cette crise a cependant mis en relief l’asservissement de l’Afrique vis à vis de l’exportation de ses matières premières. La régression de la demande et la chute des cours du pétrole notamment, ont largement contribué à atténuer le taux de croissance du continent. Cet assujettissement intense à l'égard de quelques produits de base conduit à l’impérieuse nécessité d'une plus grande diversification des économies du continent.

Une plus grande diversité économique permettrait de "multiplier les secteurs d'activité dont dépend l'économie, réduisant ainsi la vulnérabilité des pays aux chocs extérieurs".

C’est sous cet angle que j’analyse, ce que je considère comme le multilatéralisme politique et économique actuellement en cours dans notre pays. À ce titre, je ne vois pas en quoi un Président de la République démocratiquement élu, aurait-il des difficultés à gouverner en toute indépendance ?

En quoi un Président de la République démocratiquement élu, aurait-il des difficultés à gouverner en toute indépendance ?

54 ÉTATS : Le principal défi économique et social de la République Centrafricaine est le rétablissement de la sécurité sur l’ensemble du territoire. Quelle est votre stratégie pour atteindre cet objectif ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : La sécurité et le développement sont intimement liés. Il n’y a pas de paix ni de sécurité sans le développement, pas plus de développement sans la paix et la sécurité.

La pauvreté mène inexorablement à la perte de la sécurité qui apparaît comme une dimension fondamentale du développement. En l’espèce, la sécurité n’est pas forcement la résultante de la force militaire. Elle peut être seulement l’effet de la démocratie, du respect de la personne, de l’amélioration du niveau d’éducation et du niveau de vie. Elle peut être le fruit de la prospérité économique et du bien-être social.

L’objectif ultime de mon projet de société est d’améliorer le bien-être des populations, non seulement par une prospérité partagée, mais également et surtout par la paix et la liberté.

Mon projet de société est d’améliorer le bien-être des populations, non seulement par une prospérité partagée, mais également et surtout par la paix et la liberté.

Le projet politique que je porte préconise diverses actions en matière de sécurité, notamment une réforme de l’armée nationale. À savoir, l’organisation, le dimensionnement, l’équipement de l’armée nationale. C'est une impérieuse nécessité !

Il est nécessaire de repenser notre politique de sécurité par l’adoption d’une loi sur l’organisation générale de la défense. Je préconise la création d’un grand service de sécurité intérieure. L’organisation et le renforcement de l’armée doivent être accompagnée d’actions d’intelligence et donc de veille permanente.

Le renseignement est un enjeu de souveraineté par excellence 

Le renforcement d’une armée de développement est primordial. Dans certaines régions de notre pays, le problème de sécurité est plus lié à l’absence de réponses appropriées qu'à la question de l’éducation des jeunes, conséquences directes de l’absence d’enseignants. Tout cela sans oublier la lutte contre le braconnage et la lutte contre les crimes transfrontaliers etc. Toutes ses actions sont contenues dans mon projet de société que je présenterai lors de la prochaine campagne électorale.

54 ÉTATS : Malgré le déploiement de la mission des Nations unies en Centrafrique (Minusca) depuis avril 2014 et la signature le 6 février 2019 à Bangui entre le gouvernement centrafricain et 14 groupes armés, de l’accord de paix qui devait permettre de rétablir un climat de sécurité dans le pays, des tensions demeurent toujours et les autorités actuelles ne contrôlent en effet qu’environ un tiers du territoire. Selon vous, qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : Effectivement, un peu plus d’an après la signature de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation en République centrafricaine, le 6 février 2019, par le Gouvernement et 14 groupes armés, et à quelques semaines semaines seulement des élections générales prévues le 27 décembre prochain, la situation sécuritaire est toujours inquiétante.

La situation sécuritaire est toujours inquiétante en RCA

Plusieurs constats s’imposent :

Le DDR est mort né et (...) les groupes armés continuent de s’affronter afin d’étendre leur zone de contrôle

Premièrement, le DDR, qui a toujours été présenté comme la solution au problème des groupes armés, est en réalité un mort né : il ne permettra jamais ni de désarmer, ni de démobiliser les groupes armés. Le traitement des 3 R par le DDR et l’USMS est déjà révélateur : depuis qu’il a accepté de participer à ces deux programmes à la fin de 2019, ce groupe armé a, en fait, conservé l’essentiel de son armement et de ses miliciens et son leader a repris le maquis traduisant ainsi l’échec du DDR.

Deuxièmement, la stratégie des garants internationaux de l’accord de Khartoum, consistant à « acheter la paix », n’a en réalité permis qu’une accalmie relative. Les groupes armés continuent de s’affronter afin d’étendre leur zone de contrôle.

Ce sont les populations civiles qui, in fine payent un lourd tribut de cette situation chaotique.

54 ÉTATS : Il se trouve que de très nombreux centrafricains semblent ne plus avoir confiance en l’État notamment à cette classe dirigeante, cette élite bourgeoise, que beaucoup accusent d’être corrompue et égoïste. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Et si vous êtes élu Président de la République, que feriez-vous pour réconcilier le peuple centrafricain avec ses dirigeants ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : L’énorme fossé qui s’était déjà creusé entre les politiques et le peuple depuis plusieurs années, s’est accentué avec  la dernière crise qui perdure d’ailleurs dans le pays.

Les centrafricaines et les centrafricains ne croient plus, ni à la politique, ni à nos leaders politiciens

Les centrafricaines et les centrafricains ne croient plus, ni à la politique, ni à nos leaders politiciens qu’ils qualifient volontiers de corrompus.

Cette situation traduit, si besoin en était, une réelle volonté de changement. Les populations et notamment les jeunes qui sont majoritaires, souhaitent un renouvellement de la classe politique dont le cycle de vie est terminé.

Ma candidature est un sang neuf que je souhaite apporter à la vie politique nationale.

Par ailleurs, je porte un projet politique ambitieux, notamment en matière de lutte contre la corruption à tous les niveaux de l’État, afin de redonner confiance au peuple.

54 ÉTATS : D’après les données du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), le classement de la Centrafrique selon l’indice de développement humain (IDH) est de 188e sur 189 pays en 2018. La part de la population employée sous le seuil de pauvreté (soit moins de 3,1 dollars par jour) atteint 91,2 % et l’espérance de vie est inférieure à 53 ans. Comment comptez-vous améliorer ces indicateurs de développement, qui demeurent parmi les plus faibles au monde ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : La politique économique que je souhaite mettre en œuvre, a pour but d’assurer et de développer le bien-être de tous.

Les fins immédiates sont d'utiliser toutes les ressources de l’économie du pays et augmenter la productivité de l’ensemble de l’économie nationale et de ses diverses branches d’activité ; d'assurer le plein-emploi et le développement harmonieux et continu de l’activité économique ; de garantir à chacun une juste part du revenu et de la fortune de la nation ; d'empêcher tout abus de la puissance économique ; d'appliquer le principe démocratique dans la vie économique.

Pour cela, il faut d'une part, encourager la compétitivité industrielle dont le financement relève tant des institutions privées que des institutions publiques nationales ou internationales et d'autre part, améliorer l’environnement des entreprises dans le but de renforcer la capacité productive et la compétitivité des structures entrepreneuriales nationales.

L’économie parallèle constitue une source importante d’emplois pour les femmes et les jeunes.

Exerçant leurs activités en dehors de cadre juridique, ils ont un accès limité aux infrastructures de base et aux financements de la croissance de leur structure. Mon ambition est d’aider ses entreprises à passer de l’informel au formel, en simplifiant les procédures d’obtention de permis pour qu’elles puissent s’inscrire au registre, et en simplifiant le régime fiscal.

Il faudra par ailleurs, renforcer la capacité des entrepreneurs (la RCA n’accueille aujourd’hui aucune grande entreprise). Par la petitesse de leur taille, les entreprises nationales ne fonctionnent pas à leur niveau optimal et ne peuvent donc pas bénéficier d’économie d’échelle nécessaire pour être compétitives. Mon projet de société souhaite engager le gouvernement à s’investir davantage dans les programmes de formation et d’éducation destinés aux entrepreneurs.

Il s’agira aussi de leur garantir un meilleur accès aux services et aux financements à travers la création de services dédiés.

J’envisage également la création d’une banque nationale de développement afin de permettre aux entreprises d’avoir accès aux financements de long terme.

Il y’a tant à dire sur cette question et nous y reviendrons au moment opportun.

54 ÉTATS : L’accès à l’électricité et à l’eau est reconnu par l’ONU comme des objectifs de développement durable (ODD). En RCA, environ 50% de la population n’a pas accès à l’eau potable, tandis que seulement 30% de la population a accès à l’électricité. Ce sont deux problématiques aux enjeux multiples et partagés : sécurité alimentaire, santé, éducation, formation, sécurité, prospérité économique, lutte contre le dérèglement climatique. Comment comptez-vous augmenter ce taux d’accès à ces deux services de base afin d’activer ces huit leviers de développement ?

Sylvain Ngakoutou Patassé : Le faible accès à l’électricité est un obstacle non seulement au développement économique mais aussi aux efforts de la réduction de la pauvreté. En milieu rural, la production et la productivité agricoles pâtissent de l’accès illimité aux services énergétiques modernes pour l’alimentation des systèmes d’irrigation, la mécanisation de l’agriculture et le stockage des produits agricoles. Dans les zones urbaines, l’impossibilité de s’offrir des services d’électricité limite l’éventail et la rentabilité des activités génératrices de revenus pour les pauvres.

Et pourtant, la RCA dispose d’un réseau hydrographique dense et d’un potentiel hydroélectrique non exhaustif estimé à 2000 GW et réparti sur plusieurs sites hydroélectriques aménageables à travers le pays.

Les inventaires partiels réalisés ont permis de mettre en évidence une trentaine de sites hydroélectriques de puissance variant de 5 à 180 MW. De tous ces sites potentiels, seuls quelques-uns ont été partiellement mis en valeur, à savoir Boali avec une puissance totale installée de 18,4 MW destinée à l’alimentation de la capitale, Gamboula et de Mobaye avec un barrage au fil de l’eau.

Dans le domaine des énergies nouvelles et renouvelables, le pays dispose d’importants gisements d’énergies uniformément répartis sur tout le territoire.

L’objectif de mon Programme Energie vise à « faciliter aux populations l’accès à des services énergétiques modernes abordables, fiables et respectueux de l’environnement » par l’augmentation du taux d’accès à l’électricité. Les priorités porteront  sur l’augmentation des capacités de production, de transport et de distribution de l’électricité sur le réseau interconnecté Boali-Bangui (puissance 20 MW); la construction de trois barrages hydroélectriques (lncreno, Dimoli et Kémbé) d’une capacité totale de 274 MW ; la promotion d’échanges d’énergie électrique aux niveaux sous régional et régional (électrification transfrontalière RCA-RDC) etc.

En attendant, des mesures d’extrême urgence doivent être prises tels que l’augmentation de la capacité de production hydroélectrique de Boali ; la réhabilitation de la centrale thermique de Bangui ; l’extension du réseau de distribution de Bangui.

La faiblesse d’approvisionnement en eau potable, le manque d’accès à des installations sanitaires et une mauvaise hygiène ont un coût annuel équivalent à environ 4,5% du PIB (64 millions de dollars par an). Le taux d’accès à l’eau potable en milieu urbain est de 28% et au milieu rural de 25% (selon les statistiques de la DGH). En milieu rural, le parc d’ouvrages hydrauliques est constitué à 95% de forages équipés de pompes à motricité humaine. La fonctionnalité des ouvrages représente un défi important vu l’âge moyen du parc de pompes et les difficultés d’accès et d’approvisionnement en pièces de rechanges.

Malgré des contraintes structurelles, le secteur de l’eau de l’assainissement est porteur de potentialités, à savoir, la disponibilité d’une bonne pluviométrie et d’un réseau hydrographique dense ; l’existence des diverses lois, réglementations et institutions régissant la qualité et les services de l’eau et de l’Assainissement etc.

Mon Programme de la gestion des ressources en Eau se décompose en trois actions : l’amélioration du cadre institutionnel afin de permettre l'établissement d'un cadre institutionnel et réglementaire pour une gestion rationnelle des ressources en eau; l’amélioration du cadre technique afin de créer les conditions techniques  permettant d’établir un système d’informations permettant aux institutions en charge de la gestion des ressources en eau d’être à tout moment informées sur l’état de la situation (qualité de l’eau, quantité disponible etc.), évaluer les situations critiques dans les différents secteurs d’utilisation de l’eau et préparer la mise en œuvre des solutions.

54 ÉTATS : Si vous êtes élu Président de la république centrafricaine, quelles seraient vos premières mesures ?

Rétablissement de la sécurité sur toute l’étendue du territoire et l’instauration de la bonne gouvernance

Sylvain Ngakoutou Patassé : Ma priorité sera le rétablissement de la sécurité sur toute l’étendue du territoire et l’instauration de la bonne gouvernance, pour permettre à notre pays d’amorcer avec sérénité le développement économique et le progrès social. 

Gaëtan Kongo
Spécialiste des questions politiques en RCA