Métisse d’origine franco-malgache, et résidente de la cité phocéenne depuis 13 ans, Mandy Lerouge a la musique dans le sang. Elle a beaucoup « tournée autour du pot » comme elle aime à le dire avant d’écrire les premières pages de sa carrière musicale. Le 27 novembre prochain sortira son album "La Madrugada", réalisé par Vincent Segal, produit par Le Fil Rouge et distribué par Pias et Believe. Rencontre.

Mandy Lerouge, une artiste sensible, sincère et entière comme sa musique

Entretien : Mandy Lerouge et son 1er album "La Madrugada"

Métisse d’origine franco-malgache, et résidente de la cité phocéenne depuis 13 ans, Mandy Lerouge a la musique dans le sang. Elle a beaucoup « tournée autour du pot » comme elle aime à le dire avant d’écrire les premières pages de sa carrière musicale. Le 27 novembre prochain sortira son album "La Madrugada", réalisé par Vincent Segal, produit par Le Fil Rouge et distribué par Pias et Believe. Rencontre. (Crédit photos : Anne-Laure Etienne)

Mandy LEROUGE

54 ÉTATS : Comment est né cet amour musical pour le folklore argentin, le chamamé ?

Mandy Lerouge : C’est l’histoire d’un voyage et de plusieurs rencontres marquantes.

Je suis partie en Argentine pour la première fois en 2014, dans le but de réaliser un rêve d’adolescente : découvrir les chevaux argentins et leurs cavaliers mythiques, les gauchos.

J’ai très vite quitté la capitale de Buenos Aires pour me rendre dans le nord-ouest du pays. Là, j’ai pris un autocar, à l’aurore, à “La Madrugada”, pour me rendre de la ville de Salta, à celle de Tilcara.

J’ai été réveillée par le chauffeur de l’autocar, qui s’est mis à écouter les musiques du nord argentin. Certains passagers chantonnaient en sirotant leur maté ou tapaient même dans leurs mains. Je ne savais plus trop si la scène était un rêve ou la réalité. Les paysages de la cordillère des Andes défilaient par la fenêtre dans les couleurs rougeoyantes de début de journée, j’étais entre sommeil et rêve, comme dans une autre réalité. Ce souvenir est très présent dans ma tête, mais je n’ai pas pris le temps de creuser du côté des musiques argentines à ce moment-là.

Un an plus tard, en novembre 2015, j’ai assisté à un concert de l’accordéoniste argentin Chango Spasiuk à Paris, au Musée du Quai Branly, quelques jours après les attentats de Paris. J'ai été bouleversée. Sûrement en partie à cause du contexte national mais ça allait bien au-delà.

Le chamamé, cette musique venue du nord-est de l'Argentine, m'a émue comme jamais

La musique de Chango Spasiuk, que l'on appelle le chamamé, venue du nord-est de l'Argentine, m'a émue comme jamais. J'avais envie de pleurer, de rire, de chanter, de crier, de danser.

J'ai appris bien plus tard, que le poète Julian Zini écrivait que le chamamé est comme "une vipère sinueuse, qui s'enroule autour de la cheville, nous mord et nous transforme à jamais". C'est vrai. Ce jour-là a littéralement changé ma vie. En sortant de la salle de concert j'étais comme obsédée par ces musiques, j'ai acheté des disques, creusé sur Internet, j'ai même organisé un festival dédié aux cultures nord-argentines à Marseille en 2016.

Chango Spasiuk a accepté d'en être l’invité d’honneur et il m'a fait la surprise de m'inviter à chanter sur scène un chamamé. En sortant de scène, j'ai décidé que je voulais me consacrer à ces musiques.

54 ÉTATS : Vincent Segal est le réalisateur de votre album qui sortira le 27 novembre prochain, comment vous-êtes vous rencontré ?

Mandy Lerouge : Nous nous sommes rencontrés il y a plus de 15 ans. J’étais adolescente et assistais à un concert de Bumcello - son duo avec Cyril Atef - à Briançon dans les Hautes-Alpes, où j’ai grandi. Nous sommes restés en contact depuis cette rencontre et je le considère comme un “parrain musical”.

Je considère Vincent Segal comme un "parrain musical"

Pendant toutes ces années, je faisais autre chose de ma vie que la musique, d’autres métiers, je chantais mais seulement pour le plaisir, j’écrivais beaucoup aussi. Il a toujours pris le temps d’écouter ce que je faisais, de me donner des conseils, mais jamais pour me dire “fais comme-ci ou change ça”, mais plutôt pour me dire “écoute la voix de telle artiste, écoute comment est enregistré cet album”, comme un guide qui indique un chemin sans en dévoiler les mystères, pour me laisser la surprise de l’exploration. Quand j’ai décidé de quitter mon travail de bureau pour me consacrer à ces musiques argentines, il a été un des premiers à le savoir. Quand deux ans plus tard la décision de faire un album était prise, son nom a été tout naturellement le premier à me venir en tête pour le réaliser.

54 ÉTATS : Vincent Segal explique que : « l’album "La Madrugada" est un voyage initiatique dans les contrées du nord de l’Argentine, berceau de ces musiques traditionnelles auxquelles vous rendez hommage. » Comment cet hommage a été accueilli par la population d’Argentine ?

Mandy Lerouge : Après avoir chanté pour la première fois avec Chango Spasiuk à Marseille en 2016, j’ai continué à chanter ces musiques populaires argentines en France, à Marseille surtout, où il y a un conservatoire populaire de folklore argentin fréquenté par la communauté argentine des environs et qui accueille régulièrement de grands musiciens de passage. Chaque mois il y a une peña, une fête populaire, comme là-bas, où l’on joue, chante, danse, en savourant des petits plats et en trinquant. J’ai tout de suite été frappée par la bienveillance des argentins vis-à-vis de ceux qui s’intéressent à leur culture.

J’ai été souvent invitée à chanter “a la parilla”, à l’improviste, juste parce que j’étais là, et qu’ils savaient à quel point j'aimais leur culture. J’ai beaucoup appris comme ça.

J’ai longtemps pensé que cette bienveillance était dûe à une certaine nostalgie de leur part à être loin de leur pays, loin de leurs racines. J’ai vu cependant en Argentine que cette bienveillance faisait partie intégrante de cette culture, et que c’est un vrai plaisir voire une fierté pour les argentins de pouvoir partager ces musiques, ces danses, avec quiconque les apprécie.

En Argentine, la bienveillance fait partie intégrante de la culture

Quand Chango Spasiuk m’a invitée à chanter en Argentine en janvier 2020, à Corrientes, berceau du chamamé, lors de la Fiesta Nacional del Chamamé devant 15.000 personnes, j’étais terrorisée à l’idée de décevoir les argentins, ou pire, de manquer de respect sans le savoir à une culture chargée d’Histoire, à une culture qui n’est pas ma culture de naissance.

j’étais terrorisée à l’idée de décevoir les argentins

Et pourtant, à peine sortie de scène ce soir-là, j’ai reçu des centaines de messages de soutien sur les réseaux sociaux de la part des argentins. C’est un vrai cadeau et cela me donne encore plus envie de partager avec le plus grand nombre mon amour pour ces cultures, mais aussi pour les gens qui les portent et les transmettent.

 

54 ÉTATS : On devine beaucoup de percussions et de batteries pour accompagner votre voix sur les 12 titres de l’album. Parlez-nous des arrangements choisis.

Mandy Lerouge : J’ai sélectionné d’abord une vingtaine de titres du répertoire populaire argentin. Nous les avons tous joués sur scène pendant une année. J’en ai finalement sélectionné 12 pour l’album et il y a deux titres bonus présents sur la version physique du disque.

J’ai sélectionné 12 titres du répertoire populaire argentin

J’ai confié l’intégralité des arrangements de l’album à Lalo Zanelli, pianiste et compositeur argentin qui vit en France depuis une trentaine d’années. J’aime son parcours, ses influences, sa manière de composer, c’est ainsi que je l’ai choisi. Il a une grande expérience dans le jazz, il a composé des musiques de films et il connaît très bien les musiques de son pays, aussi bien le tango que le folklore. Quand on écoute les thèmes de jazz composés par Lalo Zanelli, il y a toujours quelque chose de l’Argentine. Une rythmique, un instrument autochtone, des paroles, une technique d’archet… C’est cela que j’aime particulièrement, sa manière de mélanger ses influences musicales pour créer son propre univers.

Quand on écoute les thèmes de jazz composés par Lalo Zanelli, il y a toujours quelque chose de l’Argentine

Pour "La Madrugada", j’avais envie de partir du répertoire populaire argentin, d’y rester fidèle tout en le déplaçant légèrement dans l’espace et le temps. Je ne suis pas argentine et ne souhaite pas me faire passer pour une argentine, j’ai pensé qu’il n’y aurait aucun intérêt à ce que j’essaye de “copier” la musique telle qu’elle se joue là-bas. J’ai une manière de chanter héritée de mes différentes expériences dans le jazz, le trip-hop, le rock, avec des sonorités, des grains de voix différents.

Je ne suis pas argentine et ne souhaite pas me faire passer pour une argentine

Lalo était vraiment libre dans l’écriture des arrangements, mes seules consignes étaient de ne pas trop s’éloigner de la manière traditionnelle de jouer ces musiques (je ne voulais pas en faire un projet jazz fusion par exemple), mais surtout, d’en respecter les structures car elles sont intimement liées à la danse. J’avais cette envie de pouvoir faire danser. C’est-à-dire que si nous jouons quelque part où des personnes savent danser la chacarera et la zamba, ils pourront danser sans problème. Et s’ils ne savent pas les danser, ils pourront apprendre !

54 ÉTATS : Un détail important, vous chantez en espagnol. Quel est votre rapport à cette langue ?

Mandy Lerouge : J’ai appris l’espagnol au collège et au lycée mais je n’étais pas spécialement douée. J’avais plus d’accroche avec l’anglais, langue dans laquelle j’ai d’ailleurs commencé à chanter et à écrire. Quand je suis allée en Argentine pour la première fois en 2014, puis un an plus tard quand j’ai rencontré Chango Spasiuk, j’étais incapable de tenir une discussion. Quand j’ai commencé à chanter ces musiques de manière informelle avec mes amis, je ne comprenais pas ce que je chantais, j’apprenais les paroles phonétiquement et leur demandais seulement le sens global de la chanson.

Anne-Laure Etienne

Avant de retourner en Argentine début 2020, j’ai pris des cours d’espagnol de manière intensive pendant quelques semaines. Et puis une fois là-bas, uniquement avec des argentins, j’ai forcément progressé.

J’ai pris des cours d’espagnol de manière intensive pendant quelques semaines

Quand je chante j’ai un léger accent, j’y travaille, mais je ne cherche pas à le gommer complètement, ni à avoir une diction parfaite car pour moi un accent, qu’il soit parlé ou chanté est une mélodie en soi. Mon accent est une des marques du métissage de notre répertoire, tout comme le parcours musical de chacun des musiciens que j’ai la chance d’avoir à mes côtés dans "La Madrugada". Il est aussi le témoin de mes origines et le gommer entièrement serait pour moi comme porter un déguisement. Et puis… si j’en crois les argentins, il est assez charmant, cet accent. 

54 ÉTATS : Quels sont les thèmes abordés dans votre œuvre musical ?

Mandy Lerouge : Quand est venu le moment de choisir les morceaux qui feraient partie de “La Madrugada” j’ai commencé à vraiment m’intéresser aux paroles en profondeur, souhaitant même creuser entre les lignes pour bien saisir le contexte culturel de chaque texte. Cela me demandait beaucoup de travail et de temps pour en traduire les textes mais aussi pour en comprendre l’essence. Mon niveau d’espagnol n’était pas bon et il faut savoir aussi que dans ces musiques, il y a souvent des mots en quechua ou en guarani, marques importantes laissées par les peuples originels à qui l’on doit ces rythmes.

Dans ces musiques, il y a souvent des mots en quechua ou en guarani

Parmi les thématiques qui reviennent dans les textes que j’ai choisi, il y a la Nature, l’attachement de l’Homme à sa terre d’origine, mais aussi l’émerveillement face à des choses simples de la vie comme partager une danse ou profiter d’un paysage. Il y a aussi la difficulté du travail quotidien de la terre, comme “El Cosechero” qui parle de la cueillette du coton qui blesse nos mains mais n’altère pas nos rêves. L’amour de la Nature qui nous entoure, avec laquelle on vit est aussi très présent comme dans une chanson écrite par Atahualpa Yupanqui qui personnifie La Lune qui “s’endort sur les vallées” ou la Nuit “qui danse dans les rues”. “El Boyero” est un vacher qui chante seul, avec ses animaux pour seuls compagnons. Seuls les couchers de soleil sont témoins de ses chants d’amour à la Nature, lui, “toujours heureux” dans cette simplicité.

54 ÉTATS : Qui sont vos inspirations musicales ?

Mandy Lerouge : Elles sont nombreuses ! En ce moment, je réécoute beaucoup Bill Evans, quand j’écoute ses disques, je suis comme dans un cocon de soie, c’est très adapté pour moi à l’atmosphère de fin d’automne. J’adore aussi me blottir confortablement dans la musique de Miles Davis.

Evidemment, la voix de Mercedes Sosa, mais aussi celles d’Atahualpa Yupanqui, Jorge Cafrune, Las Hermanas Veras ou de Los Chalchaleros ne sont jamais loin.

J’aime par-dessus tout Serge Gainsbourg et d’autres plumes françaises plus récentes comme David Lafore.

J’écoute souvent Led Zeppelin, Blondie, The Doors, mais aussi Noga Erez, Bumcello, Piers Faccini ou General Elektriks. J’adore aussi les compositions d’Angelo Badalamenti dans les films de David Lynch.

54 ÉTATS : Dans ce contexte de crise sanitaire où la scène culturelle est si impactée, comment réinventez-vous votre art ?

Mandy Lerouge : Je ne pense pas avoir réinventé mon art. En revanche j’en ai profité pour apprendre de nouvelles choses, pour m’enrichir. J’avais envie depuis longtemps d’essayer le montage vidéo sans prendre le temps de le faire. J’avais envie aussi de chanter d’autres choses que le répertoire argentin, des choses que je chantais avant, en anglais notamment, comme une récréation.

La première semaine du confinement, je me suis lancé dans un exercice grandeur nature. J’ai proposé aux personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux de me faire des propositions de reprises, j’ai reçu une centaine de suggestions et ai choisi un titre de Peaches “Lovertits”, très éloigné de mon univers. J’avais 4 jours pour enregistrer la reprise à ma sauce et avec les moyens du bord mais aussi d’en faire un petit clip vidéo déjanté. J’ai finalement renouvelé l’expérience chaque semaine, mais en duo, chaque fois avec un musicien différent avec qui j’avais envie de collaborer. C’était l’occasion de faire autre chose, de reprendre Led Zeppelin, Amy Winehouse, Bertrand Belin ou encore LCD Soundsystem. Ca a été aussi l’occasion de faire un duo à distance avec l’argentin Melingo, duo que nous avons ensuite enregistré sur l’album “La Madrugada” et qui s’appelle “La Noche”.

54 ÉTATS : Et le mot de la fin ?

Mandy Lerouge : Vivement le retour à un quotidien plus serein pour tous. Un quotidien où l’on pourrait, comme dans ces chansons de "La Madrugada", se retrouver autour de la musique, de la danse, de bons repas, bref la vie...

Priscilla Wolmer
Directrice de la rédaction